« Nous vivons, insensibles au pays qui nous porte. A dix pas, nos voix ne sont plus assez fortes./ Mais il suffit d’un semi-entretien, Pour évoquer le montagnard du Kremlin./ Ses doigts épais sont gras comme des asticots, Et ses mots tombent comme des poids de cent kilos./ Il rit dans sa moustache énorme de cafard, Et ses bottes luisent, accrochant le regard./ Un ramassis de chefs au cou mince l’entoure, Sous-hommes empressés dont il joue nuit et jour./ L’un siffle, l’autre miaule, et un troisième geint, Lui seul tient le crachoir et montre le chemin./ Il forge oukaze sur oukaze, en vrai forgeron, Atteignant tel à l’aine, tel à l’œil, tel au front./Et chaque exécution est un régal, Dont se pourlèche l’Ossète au large poitrail. » Pour ce poème Mandelstam sera persécuté par Staline jusqu’à sa mort dans un camp de prisonnier, et tous ceux qui aidèrent le poète et sa femme eurent à subir de terribles représailles et brimades. La poétesse Vénus Khoury-Ghata dresse, dans ce petit roman, le portrait d’un homme qui récita ses poèmes jusqu’au moment ultime de « peur de mourir avant eux ». L’hommage d’une poète à un poète.