Chantal Akerman est une cinéaste qui me manque bien que je ne l’ai jamais rencontrée. Elle me manque parce que je sais que jamais plus je ne verrai de nouveaux films de Chantal Akerman. Jeanne Dielman est l’un de ses premiers, un film fondateur, qui montre Jeanne Dielman, chez elle, occupée à des tâches domestiques, à travers des plans fixes extrêmement longs et merveilleusement bien construits, chaque plan est un bonheur visuel. On voit donc Jeanne Dielman s’occuper de sa maison comme dans un inventaire presque exhaustif des gestes du quotidien, comme une sorte de hors champ du cinéma où on montre habituellement l’action, où on concentre son intérêt sur ce qui se passe d’intéressant. Là, au contraire, le film repose sur la monstration de gestes normalement invisibles : éplucher des patates, préparer des escalopes panées, épousseter des figurines de porcelaine, récurer la baignoire, se laver soi-même. Mais il se trouve que cette femme, Jeanne Dielman, est aussi une prostituée. Et cette longue litanie de gestes domestiques n’est interrompue que par la sonnerie de la porte et l’arrivée des clients qu’elle conduit dans sa chambre où, au préalable, elle a installé, au centre du lit, une serviette dont on comprend qu’elle est là pour protéger le couvre-lit des ébats qui vont suivre. C’est un film envoûtant, hypnotique, sans musique, comme une espèce de chorégraphie du quotidien. Delphine Seyrig interprète Jeanne Dielman, dense, précise, tout en intériorité, sublime. C’est un film pour moi métaphysique qui parle de la solitude, de la monotonie de la vie, du retour chaque jour des mêmes rituels consacrés à notre propre entretien, à notre propre survie. Une puissante angoisse souterraine irrigue le film qui nous renvoie à notre finitude, à la vanité de toutes choses, d’ailleurs le film se termine par l’irruption d’un geste (le seul du film qui soit un geste de fiction pour ainsi dire) aussi salvateur que désespéré, définitif.